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L’impertinence du petit pas de côté qui change la vie!

L’impertinence du petit pas de côté qui change la vie!

Bonjour, ça fait un bail ! Content de vous retrouver !
Je n’avais ni l’envie ni le temps de vous écrire et j’espère que vous allez comprendre pourquoi.
En fait depuis mi-juin j’ai vécu deux aventures aussi différentes et contrastées l’une que l’autre, et pour gagner du temps autant que pour dédramatiser l’ambiance un peu plombée de cette rentrée, j ai préparé deux cartes postales. Ce format un brin nostalgique oblige à la concision et à une bonne humeur un peu obligatoire. La première s’adresse au personnel de l’hôpital du Vésinet où j’ai séjourné cinq semaines, et la seconde à tous les ami(e)s iranien(ne)s que j’ai quittés il y a à peine une semaine !

Chers infirmiers et ières, aide soignants et tes !
Depuis Téhéran où je vous écris, je voulais encore une fois vous remercier pour votre sollicitude et votre simple et humaine attention. Je crois bien que sans vous j’aurais craqué dans cet univers hiérarchisé et quasi militaire ! Je n’ai jamais aimé le regard condescendant des cadres et des grands spécialistes qui vous gouvernent. Je vous félicite de ne pas vous être laissés contaminer par ces regards froids et glacés de ceux qui savent. Je peux comprendre que l’empathie ne peut s’appliquer à tous, mais cela ne coûte rien d’échanger d’égal à égal de temps en temps. Car au final c’est vous le médecin, tous les jours vous êtes en première ligne pour affronter les râles, les angoisses, les plaintes de nous autres patients, pas si patients et insatisfaits ! C’est bien grâce à vos rires, vos chansons, vos poèmes que j’ai tenu le coup. N’ayant pas fait mon service militaire et n’ayant jamais fait de long séjour à l’hôpital, j’ai redécouvert grâce à vous l’impertinence du petit pas de côté qui change la vie ! Dans votre beau bâtiment bonapartiste entouré de roses anciennes magnifiques qui ne font pas illusion, restez vigilants et gardez cette petite étincelle que j’ai vu parfois briller dans vos yeux ! Mille fois merci à tous les proches amis et famille qui ont osé venir me trouver et me réconforter dans cette jolie prison dorée. Ici j ai changé de planète, je sais qu’il faut savoir s’adapter, mais au fond c’est pareil : il y a ceux et celles qui entretiennent la petite flamme derrière le voile au-delà même du machisme vulgaire des mollahs et de l’obscurantisme. Bon vent, j’espère ne plus vous rencontrer au Vésinet mais à la Nef dans le 93 !

Chers ami(e)s de la Perse !
Ceci n’est pas une lettre persane mais une simple carte postale! Durant cinq semaines vous m’avez accueilli dans votre magnifique pays. Et me voilà ici dans ma manufacture d’utopies en banlieue à grignoter des pistaches. Pas facile de descendre du tapis volant ! Avec Ludmila ma fille, vous m’avez fait découvrir les milles et une merveilles de Kashan, d’Hispahan, de Shiraz, Persépolis et de Yazd. Il va nous falloir un peu de temps pour distiller tous ces parfums et ces couleurs ! Pour vous l’étranger est un véritable hôte et c’est ainsi qu’on peut se sentir chez soi dans un pays où on ne comprend rien : ni la langue, ni les us et coutumes, et où en pleine répétition la porte s’ouvre pour offrir à tout le monde un plateau de thé fumant ! Très vite tu comprends qu’il faut renoncer à tes petits principes cartésiens, qu’il faut suivre le mouvement et que ça ne sert à rien de s y opposer. Il n’y a aucune censure bien sûr en Iran, mais très vite on te fait comprendre que c’est beaucoup mieux de retarder la création pour des raisons de calendrier de fête religieuse, et que c’est dans l’intérêt même du spectacle (si on veut que la musique ne soit pas que traditionnelle, et si on souhaite que les filles puissent danser, etc.). Tout est ambivalent et paradoxal, et c’est grâce à vous que j’ai compris que l’enluminure est aussi l’art du contournement. Depuis tout petits vous êtes rompus à l’art de l’évitement et cela donne des esprits toujours en alerte et très créatifs ! De plus, mais faut-il le préciser, ceci n’a rien à voir avec de l’hypocrisie ou un faux semblant quelconque, c’est avec fermeté et une désinvolture non feinte que toutes les filles mettent avec cette étincelle dans l’oeil leur voile obligatoire. D’ailleurs c’est vous qui sous peu allez faire tomber le voile de cette jeune république non islamiste. Vous prendrez le temps de le faire mais c’est inéluctable, le peuple d’Iran prépare son réveil, il sera féminin (tiens je venais d’écrire qu’il était en marche, pourquoi ai-je changé ?) En tout cas l’écart entre le dirigeant imamesque qui vous gouverne (ou qui croit le faire) et vous même se creuse tous les jours. Non seulement vous avez du gaz et du pétrole, mais aussi des idées d’équilibre entre la tradition et la modernité, et votre rapport à la fabuleuse richesse du patrimoine me passionne ! En tout cas j’espère vous revoir en décembre pour finir la création. Je vous envoie des bises utopiesques.
Jean-Louis Heckel, 19 septembre 2017